Frammenti d'autore

Au-dessus de la mêlée

💬 [Al di sopra della mischia]

IX. Les Idoles

Depuis plus de quarante siècles, l'effort des grands esprits parvenus à la liberté a été de faire jouir leurs frères de ce bienfait, d'affranchir l'humanité, de lui apprendre à voir la réalité d'un œil sans peur et sans erreur, de regarder en soi sans faux orgueil et sans fausse humilité, de connaître ses faiblesses et ses forces pour les diriger, de se voir à sa place dans l'univers; et sur sa route ils ont fait luire, comme l'étoile des mages, afin de l'éclairer, la lumière de leur pensée ou celle de leur vie.

Leur effort a échoué. Depuis plus de quarante siècles, l'humanité n'a point cessé de rester asservie – je ne dis pas à des maîtres (ils sont de l'ordre de la chair, je n'en parle pas ici; et ces chaînes d'ailleurs se brisent tôt ou tard) – mais aux fantômes de son esprit. Sa servitude est en elle. On s'épuise à trancher les liens qui l'enserrent. Elle les renoue aussitôt pour mieux se ligoter. De chaque libérateur elle se fait un maître, et de chaque idéal qui devait l'affranchir elle fabrique aussitôt une idole grossière. L'histoire de l'humanité est l'histoire des idoles et de leurs règnes successifs. Et l'on dirait qu'à mesure que l'humanité vieillit, le pouvoir de l'idole est plus vaste et plus meurtrier.

D'abord, ce furent les divinités de bois, de pierre ou de métal. Celles-là n'étaient pas du moins à l'abri de la hache ou du feu. D'autres vinrent ensuite que rien ne pouvait atteindre, car elles étaient sculptées dans l'esprit invisible; et toutes aspiraient pourtant au royaume matériel. Pour leur domination, les peuples ont répandu le meilleur de leur sang. Idoles des religions, idoles des patries, idole de la liberté que les armées sans-culottes firent régner sur l'Europe à coups de canon!... Les maîtres ont changé, les esclaves sont les mêmes. Notre siècle a fait connaissance avec deux espèces nouvelles: l'idole de la race, qui, sortie de rêves généreux, est devenue dans les laboratoires de savants à lunettes le Moloch que l'Allemagne de 1870 a lancé contre la France, et que ses adversaires semblent vouloir reprendre contre l'Allemagne d'aujourd'hui; – et la dernière venue, le produit authentique de la science germanique fraternellement unie aux labeurs de l'industrie, du commerce et de la maison Krupp: l'idole de la Kultur, entourée de ses lévites, les penseurs de l'Allemagne. [...]
✦ Romain Rolland. Au-dessus de la mêlée. Paul Ollendorff, 1915

Da millenni gli uomini cercano la libertà, e da millenni trasformano ciò che dovrebbe liberarli in un nuovo padrone. Spezzano una catena e subito ne forgiano un'altra; abbattono un idolo e ne innalzano uno diverso. Religione, patria, libertà, razza, cultura: ogni ideale può diventare tirannico quando smette di illuminare e pretende di essere adorato. I padroni cambiano nome, ma la servitù resta, perché la sua radice non è soltanto fuori di noi. È nell'impulso stesso a consegnare la coscienza a qualcosa che ci risparmi la fatica di restare liberi.

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