Frammenti d'autore

Ma mère

💬 [Mia madre]

– Pierre!

Le mot était dit à voix basse, avec une douceur insistante.

Quelqu'un dans la chambre voisine m'avait-il appelé? assez doucement, si je dormais, pour ne pas m'éveiller? Mais j'étais éveillé. M'étais-je éveillé de la même façon qu'enfant, lorsque j'avais la fièvre et que ma mère m'appelait de cette voix craintive?

A mon tour, j'appelai: personne n'était auprès de moi, personne dans la chambre voisine.

Je compris à la longue que, dormant, j'avais entendu mon nom prononcé dans mon rêve et que le sentiment qu'il me laissait demeurerait insaisissable pour moi.

J'étais enfoncé dans le lit, sans peine et sans plaisir. Je savais seulement que cette voix durant les maladies et les longues fièvres de mon enfance m'avait appelé de la même façon: alors une menace de mort suspendue sur moi donnait à ma mère, qui parlait, cette extrême douceur.

J'étais lent, attentif, et lucidement je m'étonnais de ne pas souffrir. Cette fois le souvenir, brûlant d'intimité, de ma mère, ne me déchirait plus. Il ne se mêlait plus à l'horreur de ces rires graveleux que souvent j'avais entendus.

En 1906, j'avais dix-sept ans lorsque mon père mourut.

Malade, j'avais longtemps vécu dans un village, chez ma grand-mère, où parfois ma mère venait me rejoindre. Mais j'habitais alors Paris depuis trois ans. J'avais vite compris que mon père buvait. Les repas se passaient en silence: rarement, mon père commençait une histoire embrouillée que je suivais mal, que ma mère écoutait sans mot dire. Il ne finissait pas et se taisait.

Après dîner, j'entendais fréquemment de ma chambre une scène bruyante, inintelligible pour moi, qui me laissait le sentiment que j'aurais dû venir en aide à ma mère. De mon lit, je prêtais l'oreille à des éclats de voix mêlés au bruit de meubles renversés. Parfois je me levais et, dans le couloir, j'attendais que le bruit s'apaisât. Un jour la porte s'ouvrit je vis mon père rouge, vacillant, semblable à un ivrogne des faubourgs, insolite dans le luxe de la maison. Jamais mon père ne me parlait qu'avec une sorte de tendresse, en des mouvements aveugles, puérils presque de tremblement. Il me terrifiait. Je le surpris une autre fois, traversant les salons: il bousculait les sièges et ma mère à demi dévêtue le fuyait: mon père était lui-même en pans de chemise. Il rattrapa ma mère: ensemble, ils tombèrent en criant. Je disparus et je compris alors que j'aurais dû rester chez moi. Un beau jour, égaré il ouvrit la porte de ma chambre: il se tint sur le seuil une bouteille à la main; il me vit, la bouteille lui échappant se brisa et l'alcool coula. Un moment, je le regardai: il se prit la tête dans les mains après le bruit ignoble de la bouteille, il se taisait, mais je tremblais.

Je le détestais si pleinement qu'en toutes choses, je pris le contrepied de ses jugements. En ce temps-là, je devins pieux au point d'imaginer que j'entrerais plus tard en religion. Mon père était alors un anticlérical ardent. Je ne renonçai à l'état religieux qu'à sa mort afin de vivre avec ma mère, devant laquelle j'étais perdu d'adoration. Je croyais que ma mère était comme, dans ma niaiserie, je pensais qu'étaient toutes les femmes, qu'elle était ce que seule une vanité de mâle empêchait d'être, attachée à la religion. N'allais-je pas le dimanche à la messe avec elle? Ma mère m'aimait: entre elle et moi, je croyais à l'identité des pensées et des sentiments, que seule troublait la présence de l'intrus, de mon père. Je souffrais, il est vrai, de ses sorties continuelles, mais comment n'aurais-je pas admis qu'elle tentât par tous les moyens d'échapper à l'être abhorré?

Je m'étonnais sans doute que, durant les absences de mon père, elle ne cessa pas de sortir. Mon père faisait souvent de longs séjours à Nice où je savais qu'il faisait la noce, jouait et buvait comme d'habitude. J'aurais aimé dire à ma mère avec quelle joie j'apprenais l'imminence de ses départs; ma mère avec une étrange tristesse refusait la conversation, mais j'étais sûr qu'elle n'était pas moins heureuse que moi. Il partit en dernier pour la Bretagne, où sa sœur l'avait invité: ma mère devait l'accompagner, mais elle avait, au dernier moment, pris le parti de rester. J'étais si gai lors du dîner, mon père parti, que j'osai dire à ma mère ma joie de rester seul avec elle: à ma surprise, elle en sembla ravie, plaisantant plus que de raison. [...]
✦ Georges Bataille. Ma mère. Jean-Jacques Pauvert, 1966

Mio padre era l'intruso, l'uomo dal quale tutto mi separava: la paura, il disgusto, perfino quella fede che avevo scelto quasi per essere il suo contrario. Mia madre, invece, mi sembrava appartenere interamente al mio stesso mondo, pura, devota, legata a me da un'identità di pensieri e sentimenti che nulla avrebbe potuto spezzare. Eppure qualcosa già non tornava: le sue continue uscite, quella strana tristezza, infine la sua gioia eccessiva quando restammo soli. Non potevo ancora comprenderlo, ma proprio nella certezza assoluta che avevo di lei cominciava ad aprirsi la prima incrinatura.

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